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Par André Parizeau
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Quand une compagnie annonce des mises à pied,
qu'un conflit de travail éclate, il y a souvent auprès des gens qui ne sont
pas directement concernés par la nouvelle, une certaine hésitation avant de
se dire : qu'est-ce qu'on fait ? Même au sein des forces de gauche, et
c'est bien dommage, on a souvent peur d'être trop associé aux syndicats et
d'être perçu comme tel. C'est comme si cela pouvait être une tare.
Même au sein de Québec solidaire, on peut parfois sentir cette hésitation ou cette réticence. Le même commentaire pourrait aussi s'appliquer auprès de certains de nos nouveaux membres, sympathisants et sympathisantes.
Juste avant les élections de mars 2007, l'ex-chef du PQ, André Boisclair, n'avait pas hésité à déclarer que le PQ voulait désormais se distancer de plus en plus des syndicats. Cela n'avait alors pas manqué de ramener au devant de la scène les débats au sujet du mérite ou non d'être justement associé aux syndicats.
Tout cela n'est pas sans ironie. Il y a
une époque -- dans les années 60 et 70 -- où c'était plutôt le
contraire et où il était en fait très à la mode, dans certains milieux, de
se dire et d'être vu comme étant du côté des syndicats. Autre temps,
autre moeurs, diront certains. Mais il est loin d'être aussi évident
que cette hésitation d'aujourd'hui soit pour autant une bonne chose.
Une force incontournable
Nous, au Parti communiste, ne souscrivons pas à une telle approche. Pour nous, non seulement les syndicats représentent une force majeure dans le cadre d'une stratégie pour changer la société mais j'oserais même dire qu'ils sont une force incontournable, avec laquelle nous nous devons de développer le maximum de connivence. Tel a toujours été notre point de vue et ce l'est encore. Nous n'avons pas changé. Ce n'est même pas une question de choix. C'est plutôt une simple question de réalisme.
Lisez notre programme politique et vous verrez que le mouvement ouvrier y a toujours une place très importante. Ce n'est pas pour rien. Pour nous, le mouvement ouvrier représente encore aujourd'hui la principale locomotive de changement social. Les travailleurs et les travailleuses représentent la majorité de la population. Les syndicats, quant à eux, sont les principales organisations des travailleurs et des travailleuses. De part leur niveau d'organisation, les syndicats possèdent en même temps des ressources sans aucune commune mesure avec la plupart des autres organisations.
Au fond, c'est assez simple. Ou bien les syndicats embarqueront dans nos projets de changement en profondeur de la société et finiront même par jouer un rôle de premier plan dans la bataille, ou bien cela n'ira nulle part.
Certains rétorqueront que les syndicats sont encore très loin d'embrasser la cause du socialisme et ils auront raison de le souligner. En fait, ils n'auront raison qu'à moitié. Car, si on prend la pleine de relire notre propre histoire, alors on verra que les syndicats ont déjà eu des positions beaucoup plus radicales et socialisantes que ce à quoi nous sommes présentement habitués.
Évidemment, cela n'est plus vraiment le cas. Cela est partiellement dû à toute cette fameuse guerre froide qui nous a fait si mal. C'est également dû à bien des erreurs fait par la gauche, y compris par le Parti communiste. C'est également dû ,au moins en partie également, au travail et aux actions pas toujours très reluisantes et glorifiantes de certaines forces politiques, plus associées au courant social-démocrate.
Cela dit, vous remarquerez en même temps le fait suivant : quand les syndicats appuient un mouvement et décident finalement de mettre toutes leurs énergies et leur ressources dans la bataille, cela paraît et cela aide alors énormément ceux et celles qui avaient la responsabilité d'assurer la mobilisation.
Quand, en contrepartie, les syndicats décident par contre de retirer leurs billes du jeu, cela a assez rapidement un effet plutôt néfaste. Tout cela tend à confirmer ce que je disais déjà plus haut.
L'important devient donc, dans les
circonstances, à travailler d'autant plus fort pour renforcer et étendre les
liens entre les syndicats et des mouvements comme Québec solidaire.
Un exemple : le rôle joué par les syndicats lors des dernières élections aux EU
Le rôle joué par les syndicats aux États-Unis, lors des deux dernières rondes électorales, où les Républicains ont à chaque fois subi de cinglantes défaites, illustre également assez bien mon propos.
Pour des considérations propres à la situation existant aux États-Unis et qui sont très liés aux règles très contraignantes en ce qui a trait aux fonctionnement des élections (et qui rendent extrêmement difficiles pour n'importe quel tiers parti d'y participer), la plupart des progressistes américains appuyaient le parti démocrate lors de ces élections. Cela valait en particulier pour les syndicats. Même si le parti démocrate américain est un parti bourgeois, et compte tenu juste de la situation et de ces fameuses restrictions, la plupart des gens considéraient qu'il ne pouvait y avoir d'autre choix (ce n'est pas comme ici).
Ils n'appuyaient pas forcément tous les candidats et candidates démocrates, quelqu'ils soient et en bloc. La stratégie consistait plutôt à concentrer le maximum d'efforts à soutenir ceux qui avaient les positions les plus progressistes en même temps que ceux dont l'élection ou la réélection avaient besoin ... d'un petit coup de pouce.
On connaît aujourd'hui les résultats. Ce qu'on connaît moins, c'est l'étendue des efforts qui furent consentis par les syndicats américains afin d'assurer ce succès. Les chiffres fournis par l'AFL-CIO, dans un récent rapport portant précisément sur le sujet, parlent d'eux-mêmes :
Près de 200 000 bénévoles, provenant des rangs des syndicats, furent mis à contribution pendant ces élections ;
Plus de 30 millions d'appels téléphoniques et 8 millions de visites à domicile furent effectués par les militants syndicaux.
Selon l'AFL-CIO, les efforts effectués par cette centrale syndicale furent les plus importants jamais consentis jusqu'à par celle-ci, en termes d'implication politique.
Bien sûr, et tout le monde, moi le premier,
conviendra du fait qu'on est encore très loin d'un véritable changement de
régime aux États-Unis. Néanmoins, et là-dessus, c'est tout aussi
évident, tout le monde reconnaîtra je crois, que cette défaite de Bush est
certainement une des meilleures nouvelles à laquelle on pouvait s'attendre. Le parti démocrate aurait-il pu obtenir
les mêmes résultats sans l'appui des syndicats ? Cela est plus que
douteux. Tout cela nous ramène finalement au rôle majeur que peuvent
et devraient jouer les syndicats.
Revenons maintenant à la situation d'ici
Ici même, au Québec, la clé d'un éventuel succès des forces de gauche dépendra pour une bonne part du degré d'implication des syndicats.
Au tout début du PQ, dans les années 70, les dirigeants de ce parti étaient eux-mêmes très clairs sur l'importance d'avoir les syndicats de leur côté. Du reste, et sans l'appui assez rapide des syndicats, jamais le PQ n'aurait pu se rendre aussi loin qu'il l'a par la suite fait.
Nous avons la chance aujourd'hui d'avoir, avec Québec solidaire, un véhicule politique qui soit tout à la fois rassembleur, qui a déjà un rayonnement comme jamais aucun mouvement de gauche avait pu en avoir jusqu'à là sur la scène électorale, et qui est en même temps assez clairement situé à gauche. De toute les formations politiques d'importance qui seront sur les prochains bulletins de vote, Québec solidaire est également la seule à avoir autant intégré jusqu'à présent les grandes revendications ouvrières. Je n'irai pas jusqu'à dire que cela est parfait. Loin s'en faut. À mon sens, il y aurait encore beaucoup à faire pour renforcer et améliorer encore plus cet aspect là de la plateforme de Québec solidaire.
Une fois cela dit, la présence de ce véhicule nous offre, comme jamais jusqu'à présent, dans l'histoire récente du Québec, la possibilité de développer nos ponts avec les syndicats. Cela devrait même être une de nos priorités. Cela nous place en même temps dans une position nettement meilleure que ce qui peut exister ailleurs, sur le continent nord-américain.
Bâtir de tels ponts serait non seulement à l'avantage des syndicats (qui verraient ainsi leurs revendications reprises plus largement, au delà des rangs de leurs propres membres) mais également de Québec solidaire dans la mesure où cela pourrait l'aider à passer par dessus tous les obstacles se dressant encore devant nous et empêchant du fait même Québec solidaire d'aller encore plus vite dans son implantation.
Pour cela, il faudra bien sûr combattre la vieille habitude de beaucoup consistant à privilégier le vote stratégique en lieu et place d'un vote qui place en haut de priorités l'importance des idées. Il faudra tout autant combattre l'autre tendance, tout aussi dangereuse, de dire que les élections ne sont finalement plus si importantes et qu'on peut donc tout simplement ne plus aller voter.
Cela n'implique pas pour autant que l'un ou
l'autre, que se soit les syndicats ou Québec solidaire, doive abandonner sa
propre liberté d'action et de pensée. Il ne s'agit pas ici d'avoir ou
de faire la promotion, d'une quelconque manière, d'une sorte de lien
organique qui devrait exister entre les syndicats et les partis politiques.
Cette manière de voir les choses a déjà existé dans le passé et ont sait
aujourd'hui que cela n'était pas la meilleure chose à faire. Sachant
très bien que le neutralisme (ou l'abstention) ne peut véritablement être
une alternative au marasme politique actuel, dans la mesure où cela favorise
justement le maintien du statu quo, il s'agit plutôt de voir, des deux
côtés, comment le développement d'une alternative comme Québec
solidaire peut justement tous nous aider collectivement à se sortir
de ce marasme et favoriser l'émergence d'une éventuelle nouvelle société.
Donner l'exemple
Nous, au Parti communiste, n'avons jamais eu peur de nous afficher comme ayant un très clair préjugé favorable aux travailleurs et aux travailleuses. Contrairement à d'autres, nous ne tenons pas à garder nos distances vis à vis des syndicats; c'est plutôt le contraire; au jour le jour, notre objectif est plutôt de s'en rapprocher toujours un peu plus.
Défendre l'autonomie des syndicats fait partie de notre programme. Faire la promotion de leurs actions ainsi que de leurs revendications, en fait aussi partie.
Par ricochet, nous avons en même temps une approche assez différente de bien d'autres mouvances à gauche, lesquelles ont plutôt tendance à critiquer constamment les syndicats et à rejeter ceux-ci, soit disant parce qu'ils ne seraient pas assez à gauche. Encore tout récemment, à l'occasion de l'annonce des mises à pied à venir chez Goodyear de Valleyfield, on pouvait lire toutes sortes de critiques du genre sur l'Internet.
Pour nous, une telle approche manque vraiment le coche. Cela ne tient pas compte de la réalité bien concrète à laquelle nous sommes confrontés. Au delà de la rhétorique utilisée, cela reflète également un bien faible degré d'analyse quant à la stratégie à suivre pour changer notre société. Cela ne veut pas dire pour autant que nous n'avons pas nous mêmes, à l'occasion, nos propres critiques à faire aux syndicats car ceux-ci ne sont pas eux-mêmes exempts de critiques. Trop souvent, les syndicats se tirent eux-mêmes dans le pied, en se cantonnant beaucoup trop dans une action purement défensive et en ayant eux-mêmes peur de trop se mêler de politique. Eux-mêmes font également face à toutes sortes de problèmes liés à une très lourde bureaucratie. Mais en lieu et place d'une approche consistant à toujours tirer à boulets rouges contre les syndicats, une approche qu'on pourrait identifier d'ultra gauchiste, nous préférons plutôt y aller par la positive, en se concentrant sur ce qui pourrait être fait et sur ce que nous avons nous-même à proposer dans les circonstances. Pour nous, cela est beaucoup plus utile.
Nous au Parti communiste, on ne cherche pas,
en général, à plaire à tous. On ne prétend pas vouloir défendre les
intérêts de tous les Québécois et de toutes les Québécoises, sans
distinction de classe. De toute manière, cela ne peut marcher.
En lieu et place, on regarde d'abord ce qui sert les intérêts des
travailleurs et des travailleuses et de leurs organisations. On fait
un choix conscient. On peut du reste remonter aussi loin qu'on veut,
le Parti communiste a toujours eu à coeur à défendre les intérêts du monde
ouvrier. La plupart des membres du Parti communiste, en 1921, année où
fut fondé notre parti, étaient eux-mêmes des dirigeants qui oeuvraient déjà
dans les syndicats.
Une approche qui est au fond la plus démocratique
Pour nous, le fait de défendre les intérêts des travailleurs et des travailleuses est une approche profondément démocratique puisque ce sont eux et elles qui forment la majorité de la population (même si cela ne se reflète généralement pas sur la scène politique et qui devrait justement changer).
Est-ce en définitive la meilleure approche à suivre ? Nous le pensons et nous essayons en même temps, au niveau de la pratique de tous les jours, de mettre en pratique cette vision de l'action politique pour que cela ne reste pas de simples voeux pieux.
Le fait que le PQ veuille tout au contraire de ce que nous préconisons, se distancer de plus en plus du mouvement ouvrier, ne nous surprend pas. La tendance est la même avec le NPD, au Canada anglais. Cela fait partie du virage de plus en plus à droite et de plus plus en évident de ces deux partis, sur la scène politique. Cela cadre également très bien avec les intérêts de classe qu'ils veulent de plus en plus clairement servir.
Le vide que le PQ crée ainsi, en agissant de la sorte, pourrait à terme lui jouer un bien mauvais tour parce qu'il est en même temps en train de se mettre de plus en plus à dos ceux qui étaient jusqu'à peu parmi ses principaux appuis. En contrepartie, et dépendamment de la manière qu'un mouvement comme Québec solidaire réagira à terme, dans un tel contexte, cela pourrait finalement devenir un atout majeur pour la gauche. À condition bien sûr qu'on mette les énergies nécessaires pour reprendre justement, là où le PQ les a laissé, et en sachant tirer les bonnes leçons par rapport au passé, les ponts avec le mouvement ouvrier. C'est à suivre.
(*) André Parizeau était jusqu'à récemment le
chef du PCQ. Lors du XVIe congrès du PCQ, qui se tenait du 17 au 19
octobre 2008, un nouveau chef du parti fut élu en remplacement de ce
dernier; André Parizeau avait déjà annoncé plusieurs mois avant qu'il ne
demanderait pas un renouvellement de son mandat lors de ce congrès,
préférant laisser la place à la relève. Celui-ci demeure cependant
porte-parole principal du Parti. Le nouveau chef est maintenant Francis
Gagnon Bergmann.
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