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Par André Parizeau
Chef du PCQ

Je voudrais ici, et en tout respect pour celui-ci, réagir à différents commentaires écrits, au cours des dernières semaines par Bernard Rioux, dans les pages du  site Internet Presse-toi à gauche !  Ces textes peuvent tous se résumer ainsi : il faut éviter de tomber dans le piège du débat autour des accommodements raisonnables.

Au delà des enjeux reliés à cette question particulière, les textes de Bernard Rioux soulèvent des questions beaucoup plus larges et très importantes par rapport à l'attitude plus générale que la gauche devrait ou ne devrait pas avoir quand de tels débats, comme celui autour des accommodements raisonnables, éclatent sur la place publique.

Dans un de ses commentaires, daté du 17 octobre et intitulé "Les valeurs communes ou la vanité des petits monuments consensuels pour masquer la vie réelle", Bernard Rioux affirme notamment en parlant de tous les débats en cours  et de la Commission (Bouchard-Taylor) : que celle-ci "nous invite au royaume de l’éthique et des grands sentiments" . "Fausses pistes, fausses questions", nous dit-il. "L’identité (québécoise) se forgera dans le creuset des luttes pour l’égalité, la justice et le partage. Soit cette identité reflètera la défaite, la soumission et la recherche de libération imaginaire dans des discours religieux et éthiques, expressions d’impuissance qui ont tissé trop longtemps notre histoire, soit, elle se construira sur une avancée réelle de notre libération nationale et sociale et le chamboulement des rapports de pouvoir qui laissent aujourd’hui à une minorité profiteuse un droit de décisions sur nos vies et la prétention du monopole de la parole éclairée."

On ne saurait contredire Bernard Rioux par rapport à de telles affirmations qui ont cependant le défaut de rester assez générales.

En même temps, et il faut le souligner, tous ces textes ne nous aident pas vraiment à comprendre exactement ce qu'il pense, plus concrètement, et au delà de ces belles phrases.  J'aurais certainement été intéressé à plus connaître son opinion par rapport aux différentes propositions soumises par différents intervenants jusqu'à présents, comme c'est le cas avec ce que propose la CSN ainsi que le Conseil du statut de la femme.

Dans un autre document, publié plus tôt et portant justement sur l'utilité ou non d'accorder une claire prédominance au principe de l'égalité des sexes -- une des recommandations faites par le Conseil du statut de la femme il y a déjà plusieurs semaines et qui demeure encore aujourd'hui au coeur de bien des discussions sur la scène publique --, Bernard Rioux fait un effort pour être plus concret mais sa conclusion est encore plus décevante.  Il conclut en effet en disant qu'il serait préférable de ne pas trop se presser par rapport à cette question plus spécifique : "En fait, je ne cocherai rien aujourd’hui (ndlr : par rapport au fait de se positionner pour ou contre une telle chose) … ni demain; mieux vaut prendre le temps de réfléchir et formuler des questions pertinentes qui ne déboucheront pas sur des réponses en forme d’impasse" (texte intitulé : "Cochez oui ! Cochez non!").

De manière plus générale, c'est comme si, dans le cadre de débats actuels et qui ont parfois tendance à se polariser (ce qui est normal), il vaudrait mieux de ne pas trop se mouiller.  Cela est d'autant plus dommage, qu'un autre texte, celui-là signé par Pierre Mouterde, daté du 17 septembre, et faisant justement référence à certains propos qu'aurait tenu Bernard Rioux lors du Forum social de cet été, avait pourtant commencé à ouvrir certaines portes.

Avec tout le respect que je dois à Bernard Rioux, puisqu'on se connaît depuis longtemps, je crois sincèrement qu'il fait ici une erreur importante en disant de telles choses et que le quasi silence de la gauche dans ce dossier -- un silence qu'il semble maintenant encourager  au travers de ses différents articles -- , a plutôt tendance à nous nuire.   L'erreur ne serait pas, du reste, unique ou nouvelle.  Malheureusement pour la gauche, les forces qui la composent, ont souvent eu tendance, jusqu'à présent, à agir de la même manière sur une foule d'autres sujets.  Sans doute Bernard Rioux ne fait-il, ici, qu'exprimer ce que bien d'autres pensent également.  Soit de se conforter en se disant qu'il vaut peut-être mieux agir ainsi que de faire une erreur.  Tout d'un coup qu'on ferait effectivement une erreur.  Tout d'un coup que cela serait ensuite utilisé par nos adversaires.  On se retranche alors  derrière une certaine langue de bois, à l'abri des grands principes généraux et, du même coup, on n'a pas à se prononcer trop directement sur ce que tout le monde débat déjà.  Et on laisse passer le train ...  Mais on reste également dans notre coin.

Si tous nos adversaires étaient tous du même bord, si tout était soit tout blanc, ou tout noir, tout serait en même temps pas mal plus simple.  Mais ce n'est pas le cas.  Ce que Bernard Rioux reconnaît du reste.  Le problème, c'est la conclusion qu'il semble en même temps tirer de tout cela.

Une telle attitude est d'autant plus malheureuse que plusieurs groupes, mouvements et organismes communautaires, populaires, syndicaux ou autres ont déjà commencé, comme je le mentionnais plus haut, à montrer la voie, à prendre position et à suggérer des pistes de solution sur cette fameuse question des accommodements raisonnables.  Eux, ne semblent pas aussi frileux et ce qui est intéressant est le fait que leurs suggestions se démarquent justement de ce à quoi les vieux partis nous avaient habitué jusqu'ici.  À ce point-ci, je devrais d'ailleurs dire : heureusement que ces regroupements se sont levés pour au moins donner leur point de vue et amener des suggestions concrètes.

En restant très général, comme a malheureusement tendance à le faire Bernard Rioux, en évitant de se positionner du même coup  par rapport à ce que disent les autres et à reprendre, au strict minimum, ce qu'il y aurait de plus positif dans toutes les suggestions déjà émises, on ne contribue certainement pas à bâtir un effet d'entraînement et à développer un autre type de discours.  On ne joue pas vraiment notre rôle.  Et on laisse en même temps tout la place à la droite pour faire et dire ce qu'elle veut, parce qu'on n'est pas vraiment là, sur la glace, dans l'arène politique, en train d'essayer de rattraper la rondelle qu'ils gardent entre leurs mains, pour l'amener ailleurs.

Et on se plaindra ensuite de la trop grande omni présence du discours de droite ... et du fait qu'on demeure toujours beaucoup trop marginal.  Mais que faisons-nous justement pour mériter qu'un plus grand nombre de gens nous appuient ?  Que faisons-nous également pour plus attirer l'attention des médias ?  Et ne me dites pas que c'est en restant aussi général qu'on finira bien par attirer l'attention ...

Cela me rappelle un autre débat que nous avions, il n'y a pas si longtemps encore, au sein de la gauche, sur l'utilité ou non de chiffrer nos revendications, ainsi que de l'utilité ou non de clarifier de manière concrète et réaliste ce que nous ferions dans les premiers mois d'un gouvernement de gauche.

La gauche n'est pas au pouvoir.  Contrairement à bien d'autres pays et régions dans le monde, elle ne l'a encore jamais vraiment été.  Nous n'avons même pas encore de député(e)s élus à l'Assemblée Nationale.  Mais si nous en avions, on serait bien obligés de se prononcer sur les grands sujets de l'heure, y compris lorsque cela ne fait pas vraiment notre affaire, soit parce que les termes du débat sont au départ mal placés, parce que cela ne serait pas le meilleur moment, ou tout simplement parce qu'il s'agit peut-être aussi de choisir entre deux maux.  Nous n'aurions pas le choix.  Il nous faudrait alors cocher oui ou cocher non, pour reprendre l'expression consacrée.  Qu'on le veuille ou non.  Et ils nous faudrait en même temps vivre avec nos décisions .  C'est d'ailleurs comme cela qu'on peut, à la longue, se bâtir une réputation comme alternative réelle.  Certainement pas en se cantonnant au niveau des grands principes.

On serait peut-être mieux de s'habituer tout de suite  ... à moins, évidemment, de penser qu'on pourra toujours faire  comme Stéphane Dion (ou le PQ qui, il n'y a pas si longtemps encore, agissait aussi de même manière à Québec) et s'arranger, quand cela ne fait pas vraiment notre affaire, pour ne pas être présents lors d'un vote en chambre, ou juste s'éclipser lorsque les journalistes commenceront à nous courir aussi après ...  Sauf que ce ne serait alors pas la meilleure manière de démontrer que nous voulons faire la politique ... autrement.  Et je suis certain que nous serons tous et toutes d'accord avec cela.

En politique, les choix sont rarement les nôtres, même quand on est au pouvoir ; ils font rarement notre affaire pour dire vrai; et les conditions pour agir sont souvent défavorables.  Est-ce une raison pour ne pas prendre position ?  Ou de chercher à chaque fois à reporter à plus tard une éventuelle prise de position ?  Absolument pas.  Il faut simplement apprendre à choisir, à chaque fois, du mieux qu'on peut, en se fiant d'abord et avant tout sur ce qui fera le plus progresser les intérêts de la majorité, et en restant toujours honnêtes face à nous-mêmes ainsi que devant les autres.

Le jour que la gauche prendra le pouvoir -- et il faut espérer qu'elle la prendra effectivement un jour, sinon pourquoi ferions-nous de la politique --, nous aurons également toute sortes de décisions à prendre.  Il nous faudra trancher; parfois, cela sera facile et d'autres fois beaucoup moins.  Certaines de ces décisions pourraient même s'avérer être, avec le temps, des erreurs; l'important consistera alors à ne pas s'entêter et à plutôt chercher à corriger le tir.  Il nous faudra, à chaque fois, composer avec la réalité du moment.  Cette approche, c'est aussi celle que nous devrions avoir dès maintenant mais cela présuppose qu'on arrête de toujours se demander  : "oui, mais, tout d'un coup que ..."

Pour revenir au sujet qui nous concerne, les débats autour des accommodements raisonnables et de la question de l'identité québécoise n'ont pas fini de faire des vagues.  Bernard Rioux a parfaitement raison de dire que ces débats sont souvent mal posés.  L'attitude du PQ, à cet égard, n'a rien pour nous aider.  Avant, c'était l'ADQ qui essayait de surfer sur un sentiment anti-immigrant, existant dans certains milieux.  Aujourd'hui, c'est maintenant au tour du PQ de mousser un discours plus basé sur une forme de nationalisme étroit et de plus en plus dépassé.

À nous donc de contribuer, toujours à la hauteur de nos moyens, à rectifier du mieux qu'on peut les paramètres du débat, sans pour autant abandonner nos responsabilités.  Mais bon sang ! Arrêtons de se renfermer sur nous-mêmes, tout en prétextant que nous avons encore besoin de plus de temps avant de prendre nous-mêmes une position.  Le débat dure depuis déjà suffisamment longtemps, de même que le relatif silence de la gauche, pour qu'on songe un peu plus à bouger.

J'aimerais également apporter un commentaire par rapport à un autre sujet relié et qui était abordé dans le document intitulé "Cochez oui ! Cochez non!" de Bernard Rioux.  Dans ce document, celui-ci fait à un moment donné une analogie entre le fait de vouloir hiérarchiser certains droits avec le fait d'opposer droits individuels et droits collectifs.   Pour lui, dans les deux cas, cela n'aurait pas vraiment d'allure et ce serait d'ailleurs un argument de plus pour faire attention et plus prendre son temps dans tout le débat entourant ces fameux accommodements.

Là encore, lorsqu'il insiste pour dire que les droits individuels et les droits collectifs ne devraient pas nécessairement être opposés, il a parfaitement raison.  Comme il le dit lui-même si bien, les droits collectifs s'expriment généralement à travers des individus. Il est tout aussi vrai que les droits individuels s'appliquent souvent, pour leur part, au travers des actions collectives.  Sauf que le fait de dire tout cela ne règle pas, pour autant, toute l'énorme polémique qui existe déjà sur le sujet et qui dure depuis déjà plusieurs décennies, y compris au sein des forces de gauche.  De fait, il arrive, et c'est même assez courant, que des droits individuels soient éventuellement brimés ou restreints, tout cela au nom de la cause et de l'intérêt collectif.  Il ne faudrait quand même pas se mettre la tête dans le sable par rapport à tout cela ; d'ailleurs, je suis certain que Bernard Rioux sera d'accord là dessus.  Qu'on pense seulement à tous les accrocs qui se sont produits en ex-URSS.

Ici même, on pourrait aussi fait référence à tout le débat existant autour de la protection des droits individuels versus les impératifs de sécurité souvent invoqués par nos gouvernements, toutes tendances confondues.  Cela revient exactement à la même question.

J'éviterais donc aussi de balayer sous le tapis  - un peu comme Bernard Rioux semble malheureusement le faire dans son texte -- une telle possibilité (au niveau des éventuels conflits entre droits collectifs et droits individuels) et je chercherais plutôt à en baliser les principaux repères.  J'essaierai en même temps de tirer, au meilleur de nos capacité le maximum de leçons des expériences passées en la matière.  Il me semble que cela serait pas mal plus utile et surtout beaucoup plus convaincant.

Le même commentaire pourrait s'appliquer par rapport au fait de se positionner un peu plus clairement face aux différentes propositions, déjà sur la table, au niveau de l'opinion publique, et portant cette fois sur la fameuse question des accommodements raisonnables et de l'identité québécoise.  Cela s'appliquerait en fait, et de manière tout aussi pertinente, à une foule d'autres questions.

En espérant que le tout contribuera au débat.

Montréal 25 octobre 2007

 

Note: Dès le début octobre, l'auteur de ce document se prononçait en faveur des recommandations du Conseil du statut de la femmes dans le débat sur les accommodements raisonnables et n'hésitait pas, de surcroît, à critiquer les jeux de basses politicailleries des trois grand partis politiques que sont les libéraux, l'ADQ et le PQ, à ce sujet.  Cliquez ici pour lire ou relire les raisons derrière cette prise de position.

 

 


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