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Dernière mise à jour :


Par André Parizeau,
Chef du PCQ

Ceux et celles qui pensait que l'Afrique du Sud avait depuis belle lurette basculé à droite feraient bien d'y regarder d'un peu plus près.  Dans une décision qui n'a pas fini de faire du bruit, la direction de l'ANC (au pouvoir) vient d'obliger le président actuel, Thabo Mbeki, à démissionner.  Celui-ci vient, de fait, de remettre sa démission.  C'est le chef adjoint de l'ANC, Kgalema Motlanthe, qui va désormais et jusqu'aux prochaines élections, prendre sa place.  Des élections n'étaient en effet prévues que plus tard, dans quelques mois.

En Afrique du Sud, c'est le Parlement qui choisit le président de la République et qui peut donc aussi le démettre.  Avant hier, celui-ci s'était réuni en session extraordinaire, de manière à accepter justement cette démission .  L'endossement par ce même Parlement de Kgalema Motlanthe comme nouveau président par intérim, prévu pour aujourd'hui même, ne devrait pas poser en soi de problème et devrait même aller assez facilement.  La motion pour accepter la démission de Thabo Mbeki, mardi, fut endossée sans réelle opposition puisque seule une dizaine de députés présents s'y opposèrent.

De l'avis de tous, le rôle de Kgalema Motlanthe ne devrait en même temps qu'être temporaire car tous s'accordent en effet à dire que c'est l'actuel et nouveau chef de l'ANC, Jacob Zuma, qui devrait devenir à terme, et à condition bien sûr que l'ANC remporte les prochaines élections, le futur président.  Aussi bien Kgalema Motlanthe que Jacob Zuma sont de toute manière tous deux associés à l'aile gauche du parti qui semble de plus en plus s'imposer au sein de l'ANC.
 


Dernière nouvelle
: rapidement après le vote pris par le Parlement pour accepter la démission de Thabo Mbeki, 11 ministres du gouvernement sud-africain auraient démissionné de leur postes, en guise de "solidarité" avec le président déchu.  Leur geste était prévisible et ceux-ci devraient être remplacés sous peu.

Entre temps, le secrétaire général de la Cosatu (la centrale syndicale membre de l’Alliance avec l’ANC et le SACP), Zwelinzima Vavi, aurait déclaré publiquement qu'il était particulièrement heureux du fait de la remobilisation des Sud-Africains « pour défier les orientations néolibérales adoptées depuis 1996 »; il s'agit d'une assez claire référence au fait que les politiques passées, imposées par l'ex-président Thabo Mbeki, passaient de moins en moins. Ajouté le 25 septembre 2008.
 


Le fait que tout se soit finalement mis à débouler aussi vite est en même temps assez indicatif de la gravité des bouleversements qui sont en train de frapper ce pays, en arrière plan.  Ces événements nous rappellent également à quel point il faut faire attention aux apparences et combien les choses, qui ont pu sembler à un moment donné comme gelées dans le ciment, peut aussi évoluer très rapidement.

Cette démission arrive alors que plusieurs rumeurs laissaient entendre que le président de la République démissionnaire aurait été mêlé à divers pressions visant à forcer un juge de la plus haute cour du pays à maintenir, contre toutes attentes, toutes une série d'accusations de corruption pesant actuellement contre l'actuel président de l'ANC, Jacob Zuma.  Comme nous le disions plus haut, celui-ci est en même temps celui qui est justement le candidat pressenti pour devenir le prochain président du pays, lors des prochaines élections générales.

L'actuel président démissionnaire était sur une fin de mandat et ne pouvait plus se représenter; bien des commentateurs s'accordaient cependant à dire que Thabo Mbeki  aurait voulu que son successeur ne soit pas justement Jacob Zuma.  Le juge en question, un dénommé Nicholson, a finalement refusé de céder à ces pressions, décidant plutôt de lever toutes ces accusations. Il avait en même temps profité de l'occasion pour rendre publics le fait que Mbeki auraient justement usé de pressions. Maintenant que ces accusations n'existent plus et que Thabo Mbeki vient en plus de démissionner, les derniers obstacles qui pouvaient encore se dresser et empêcher le principal intéressé, en la personne de Jacob Zuma, d'atteindre les plus hautes fonctions du pays, viennent du même coup de disparaître.  Jacob Zuma ne pouvait devenir tout de suite président, n'étant pas déjà un député élu.  La question devrait cependant être réglé dans quelques mois, à l'occasion des prochaines élections.

Tout cela semble indiquer une forte remontée de l'influence des forces de gauche dans ce pays.

Il faut en effet savoir que Jacob Zuma et Mbeki Thabo sont de vieux adversaires, représentant deux visions assez diamétralement opposées au sein de l'ANC.  Bien avant que Nelson Mandela quitte la présidence du pays, à la fin des années 90, il y avait déjà un conflit ouvert, au sein de l'ANC, entre son aile gauche et son aile droite; Thabo MBeki représentait déjà, de manière très claire, l'aile droite de ce parti, tandis que Jacob Zuma était plus identifié avec l'aide gauche et les syndicats.

Le principal porte-parole de l'aile gauche de l'ANC, à cette époque, était nul autre que le dirigeant du parti communiste, Chris Hani; celui-ci fut longtemps considéré par la plupart des observateurs de la scène politique sud-africaine comme étant le No 2.  L'homme le plus influent au sein de l'ANC, après Mandela.  Le Parti communiste était alors, et est toujours soit dit en passant, une des trois grandes composantes de l'ANC et sa présence est toujours inscrite formellement dans les statuts de l'ANC.  Malheureusement, et dès 1993, soit donc juste avant les premières grandes élections post-apartheid de 1994, Chris Hani était assassiné dans des conditions assez mystérieuses (et toujours pas élucidées), ce qui laissait finalement toute la place voulue à Thabo Mbeki pour éventuellement prendre la place de Mandela, lorsque celui-ci déciderait de prendre sa retraite.  Et c'est exactement ce qui se passa.

Il faut dire que le Parti communiste sud africain avait aussi, pratiquement en en même temps, commencé à entrer dans de nombreuses turbulences politiques et idéologiques, découlant entre autres choses du fait, qu'ailleurs, soit en Russie, le régime soviétique commençait aussi à s'écrouler.

Pendant 10 ans, Thabo Mbeki  a su imposer une orientation qui s'assimilait carrément, et à bien des égards, au discours néolibéral.  Il profitait du fait que la gauche, au sein de l'ANC, n'était plus aussi forte qu'avant.  Mais voilà.  Qui sème le vent, finit bien souvent par récolter la tempête et c'est finalement ce qui est en train de se passer avec Thabo Mbeki ... avec comme conséquence que l'Afrique du Sud pourrait bien, dans un très proche avenir, basculer vers des positions beaucoup plus à gauche que ce à quoi ce pays avait pu nous habitué jusqu'ici.  Jacob Zuma n'est pas communiste, mais est une personnalité non moins respectée, aussi bien par le Parti communiste (qui est de nouveau en remontée au niveau de son influence), que par les syndicats (qui font aussi partie de l'ANC) et qui sont très puissants, ainsi que par de larges sections des autres forces de gauche dans le pays.

Déjà, il y a quelques années, Jacob Zuma avait essayé, avec l'appui du reste des forces de gauche, de "challenger" Mbeki, au niveau de la présidence du pays, mais une sordide affaire de supposé viol, doublée d'une série d'accusations portant sur des soit disant pots de vins qu'il aurait reçu, avait abruptement mis fin, au moins pour le moment, à ses ambitions.  Le plus bizarre dans ces histoires réside dans le fait que toutes les charges, pesant contre Zuma, furent ultimement retirées (tiens, tiens ...), mais le mal avait déjà été fait.  Le fait qu'on est même pensé à répéter l'opération au cours des derniers mois, consistant une fois encore à l'accuser de corruption juste pour essayer de bloquer son ascension vers la présidence, était juste un peu trop grossier...

Lors du dernier congrès de l'ANC, qui s'était tenu en décembre 2007, Zuma avait finalement réussi à battre Mbeki et à se faire élire comme le nouveau chef du parti par une écrasante majorité.  Restait bien sûr à aller chercher la présidence du pays ...  Cela devrait se faire d'ici les prochains mois.

Tous ces développements pourrait bien mettre un terme à une lutte qui durait depuis déjà des années au sein de l'ANC.  Pendant toutes ces années, et à cause des positions de plus en plus à droite, bien des gens à gauche avaient fini par se questionner sur l'utilité ou non de continuer à oeuvrer au sein de l'ANC.  Il faut dire qu'en dehors de l'ANC, il n'y a que de très petits groupes de gauche, sans réelle influence.  Le parti communiste, de même que les syndicats de la COSATU avaient toujours maintenu qu'il fallait rester dans l'ANC, quitte à s'affirmer beaucoup plus.  Tous deux, du reste, n'avaient pas manquer d'appeler à plusieurs reprises à des grèves générales contre le gouvernement (même s'ils avaient eux-mêmes des représentants en son sein).  On peut dire aujourd'hui que tout ce débat est pas mal fini.  Au moins pour le moment.

En bout de piste, cela pourrait aussi accélérer les rapprochements entre ce pays et les autres gouvernements de gauche en Amérique Latine.  N'oublions pas qu'Hugo Chavez était lui-même en Afrique du Sud, il n'y a pas si longtemps encore.  Tout cela pourrait donc contribuer à développer encore plus le front uni qui avait déjà commencé à se développer sur la scène internationale de manière à développer un nouveau pôle face à la domination encore très forte des États-Unis.

Tout cela indique aussi à quel point le jeu des alliances en politique n'est pas toujours chose aisée à suivre et peut parfois prendre bien des méandres.

Le communiqué officiel de l'ANC, publié tout de suite après l'annonce de la décision de la direction de l'ANC, et qui est signé par Jacob Zuma lui-même, (voir notre raccourci dans le coin gauche de cette page) demeure élogieux face à l'ex-président.  Politesse et diplomatie oblige; le message n'en est pas moins clair.  La direction de l'ANC en profite en même temps pour remercier tous ceux qui, comme les communistes et les syndicats, n'avaient pas hésité à descendre dans la rue pour dénoncer les pressions qui se seraient produites pour essayer d'influencer le cours de la Justice et bloquer une fois de plus l'accession de Zuma à la prochaine présidence.  Zuma est particulièrement populaire auprès des jeunes et des masses ouvrières.

Presque immédiatement, la plupart des grandes agences de presses et journaux dans le monde titraient sur ces événements en parlant de la nouvelle instabilité qui allait s'installer dans ce qui est de loin le plus important pays d'Afrique.  L'Afrique du Sud est également un membre non-permanent du Conseil de sécurité de l'ONU.

Certains disent que la démission de Mbeki pourrait entraîner, au cours des prochains jours ou semaines, la démission de plusieurs ministres du gouvernement, également associé au courant plus à droite, au sein de l'ANC.  Mais les dirigeants de l'ANC affirment, de leur côté, que la transition se fera dans le calme, quoiqu'il arrive.  L'ANC contrôle la majorité des postes de députés au sein du Parlement.  Soit dit en passant, même le Parti communiste ne présente pas de candidats ou de candidates sous sa propre étiquette; il le fait plutôt sous le drapeau de l'ANC.

Pour ceux et celles que cela peut intéresser, Mbeki fut pendant des années un membre du Parti communiste d'Afrique du Sud. C'était au début, alors que l'ANC n'avait pas encore le pouvoir; il quitta ensuite le parti communiste pour épouser, en lieu et place, un point de vue complètement à l'autre extrême de l'échiquier politique ; il prône depuis un discours beaucoup plus ouvertement pro-entreprise privée.  Nombreux sont ceux et celles qui critiquaient également la manière non-collégiale avec laquelle il menait les destinées du pays.  Il était aussi pointé du doigt par les forces de gauche pour sa gestion des grandes émeutes survenues dans les bidonvilles, ainsi que pour ses liens jugés "trop proches " avec le dictateur du Zimbabwe, Robert Mugabe, ainsi que pour ses positions sur le SIDA.

Thabo Mbeki représentait, au sein de l'ANC, un assez important courant qui, après avoir longtemps combattu le régime d'apartheid et lutté pour une société plus juste et plus égalitaire en Afrique du Sud, avaient fini par retourner leur veste.  Plusieurs s'étaient également reconverti vers les affaires et étaient devenus très riches.

Pour sûr, il y en aura pour dire qu'il s'agissait cette fin de semaine d'une sorte de révolution de palais.  Ou pire encore d'un terrible complot ourdi par de "méchants communistes" et "ex-staliniens".  Le fait est que ces plus récents développements ne sont en fait que la continuation d'une lutte qui faisait déjà rage depuis des années au sein de l'ANC pour savoir qui, de la gauche ou de la droite, devait diriger le pays et avec quelle vision.  Il est particulièrement intéressant de lire à cet égard le sommaire des positions votées par le Parti communiste, lors de son congrès de 2007; cela résume assez bien l'analyse qu'il faisait déjà à cette époque de la situation dans leur pays, ainsi que des priorités à mettre de l'avant (et qui demeurent pour l'essentiel encore à faire).

Une fois cela dit, il semble assez évident que le Parti communiste sud-africain joue un rôle de plus en plus important au sein de ce courant des forces plus à gauche.  Pour la plupart des gens, membres de cette aile gauche, la présence des communistes est finalement vue, non pas comme un problème, mais bien plutôt comme un atout.

L'ANC est un mouvement qui existe depuis 1912.  Pendant une partie importante de son histoire, soit de 1960 à 1990, ce mouvement a dû oeuvrer dans la clandestinité.  Depuis la fin de l'apartheid, c'est le principal parti politique dans ce pays.  Deux cent soixante dix neuf (279) des 400 députés élus au Parlement sud-africain appartiennent à l'ANC.  La moitié de ce parlement est élu à la proportionnelle selon des listes fournies par les différents partis politiques, l'autre moitié étant élue de manière traditionnelle.

 

 



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